Le bout du monde et au delà

Chapitre premier,

qui fera office d’introduction à notre propos.

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« Quand on est arrivés au bout du monde, il ne reste plus guère qu’une ou deux petites montagnes à franchir ; puis, c’est Cénomes [i]. »

La formule employée par l’envoyé spécial du journal Le Matin, venu dans le village de Cénomes enquêter sur une série de mariages contractés sans la présence du maire, est explicite : Cénomes est un village éloigné, isolé, loin de toute route facile. Les habitants, aujourd’hui, le confirment : « Cénomes, on n’y vient pas par hasard, ou alors il faut vouloir se perdre [ii]. »

Dans ce petit village du Sud de l’Aveyron, isolé sur les contreforts rocheux des monts de Lacaune, la vie s’est déroulée sans changements marquants du Moyen Age à l’époque moderne, un peu à l’écart du monde, comme dans toutes les régions rurales.  La fin du XIXe siècle, pourtant, grâce aux déplacements plus faciles, aux progrès de l’industrialisation, a éloigné la plupart de ses habitants de cette région rude.

C’est de là que vient la famille Bec : mes ascendants directs de la branche paternelle ont tous vécu là, jusqu’au milieu du XXe siècle. On retrouve ce nom dans les registres paroissiaux de 1632, les plus anciens conservés par la commune. Malgré l’encre effacée et l’humidité qui a endommagé le papier, on discerne très clairement le patronyme Bec [iii] :

BEC Guillaume bapt cénomes 1636 redim
21janvier 1636 a esté baptisé Guilhaume Bec fils (…)
Augustin et de Marguerite Ayme. A esté son parrain
Guilh[aume] Vedel et marraine Marie Bertrande.

Ce nom, porté aujourd’hui par environ trois milliers de personnes, désigne une « personne bavarde et médisante », si on s’en tient à ce qu’affirme sans plus d’explication le bref ouvrage intitulé Les noms de famille en Aveyron [iv]. L’étymologie restant obscure, d’autres ouvrages ont paru plus pertinents, et en particulier celui de Jacques Astor, Dictionnaire des noms de famille et noms de lieux du midi de la France, plus érudit. L’auteur évoque une possible origine gauloise du nom et un radical celte, *bacc-, « crochet », repris par le latin beccus, qui désigne le bec d’oiseau ; ce terme remplace le terme rostrum en usage auparavant. Le Dictionnaire étymologique et historique de la langue française le confirme : « les sens figurés de bec pour désigner la bouche d’un être humain, le bavardage, le caquet, se développent dès l’ancien français [v] ». Le patronyme évoque donc bien la parole facile, la répartie, et, dans ses connotations péjoratives, peut-être la médisance. Il ne semble pas que ce soit ce sens qui domine, toutefois, en occitan :

BÈC, s. m. Bec, bouche des oiseaux. (…) Fig. Bouche, langue d’une personne. Obûre boun bèc, avoir le bec bien effilé, la repartie vive et prompte [vi].

Il existe cependant d’autres explications, l’une historique, l’autre géographique :  certains Bec pourraient être des noms de baptême d’origine germanique mis à la mode lors des grandes invasions, à moins que « bec » ne désigne une pointe de terre formée par les méandres ou la confluence de deux rivières, ou un éperon rocheux, puis par extension les hommes qui habitent à proximité. Il est difficile de savoir à quelle étymologie se fier, en l’absence d’autres éléments plus spécifiques à la famille Bec de Cénomes. Toujours est-il qu’il présente des avantages pour le généalogiste : c’est un nom court qui se repère bien dans les actes, et surtout qui ne subit pas trop de variations orthographiques. Il arrive qu’il soit féminisé et devienne « Becque » ou « Beque » comme dans cet acte de 1697 [vii], mais c’est rare. Catherine Bec 1700

 

Un village et une famille, donc, dont nous allons essayer de retracer l’histoire, en nous attachant à un couple, François Bec et Marie Azaïs. Ils se sont mariés à Cénomes en 1841, y ont vécu quasiment toute leur vie, y ont fondé une famille qui a ensuite essaimé dans les villages environnants et quitté l’Aveyron pour l’Hérault. En faisant appel aux documents les plus variés possibles, il nous faudra mettre en évidence ce qu’a été leur existence, qui est aussi celle de tous ces Aveyronnais attachés à leur terre, à une vie rurale qui n’a toutefois pas résisté aux tentations de la modernité ni de l’ascension sociale. C’est un moment de passage, de bascule, de transition, qui se fait à la fin du XIXe siècle et dont cette famille est tout à fait représentative.

A titre plus personnel, cette recherche généalogique va permettre de retrouver ces hommes et ces femmes qui nous ont précédés, perpétuant la traditionnelle interrogation latine : ubi sunt qui ante nos fuerunt ?, « Où sont ceux qui vécurent avant nous ? »  Dans cette perspective, il faudra essayer de comprendre qui ont été nos ancêtres, de voir ce que l’on leur doit. Quoique plusieurs générations se soient succédées, il reste dans nos habitudes, en ce début de XXIe siècle, des traces de ce que nos ancêtres nous ont légué : des caractéristiques physiologiques, un tempérament, tout ce qui relève de la génétique, mais aussi sans aucun doute un ancrage social, des goûts et des recettes de cuisine, des expressions imagées et des mots de patois, des valeurs aussi, qui se sont transmises et constituent une forme d’identité familiale, alors même que nous nous sommes éloignés des façons de vivre de nos ancêtres, de leur région natale et de leurs habitudes.

            Avant d’en venir à notre propos, il convient de préciser que ce travail de recherches généalogiques répond à un double enjeu. Il s’agit de retracer l’histoire d’une famille : il faut donc que ce soit lisible par ceux qui s’y intéresseront, qui trouveront là des informations sur leurs ascendants. Il faut aussi qu’il réponde à des exigences universitaires : écrit dans le cadre du D.U. de Généalogie et Histoire des familles de l’université de Nîmes, il doit faire état des connaissances méthodologiques acquises durant ce dernier semestre, insister sur les difficultés rencontrées, sans pour autant que cela ne gêne la lecture. Nous avons donc fait le choix d’encadrés méthodologiques, qui permettront de mettre en évidence les démarches et les obstacles, mais qui pourront aussi être ignorés si l’on se contente de l’histoire familiale.


 

[i] Le Matin, 3 mars 1909, « Des mariages sans maire », de notre envoyé spécial à Cénomes. L’article évoque le peu de considération des habitants de Cénomes sur les formalités officielles du mariage, qui bien souvent ne faisaient que régulariser des concubinages anciens. Nous y reviendrons.

[ii] Je reprends ici la jolie formule de la serveuse du restaurant « Lou Croustoulis » de Cénomes, qui s’est prêtée à mon interrogatoire avec beaucoup de gentillesse.

[iii] BMS Cénomes 1636

[iv] Les noms de famille de l’Aveyron, éd. Archives & Culture. Il est absolument inutile de consulter cet ouvrage, qui est d’une indigence et d’une platitude scandaleuses. Ses chiffres sont contredits par d’autres données. Il y aurait, disent les auteurs, 6200 personnes portant ce nom ; Filae recense 3281 personnes nées en France depuis 1890, ce qui le classe au 2182è rang des patronymes français les plus portés. Quant au site Géopatronyme, il propose une carte de la répartition du nom sur le territoire français. Très majoritairement, on trouve des Bec dans l’Aveyron, puis dans l’Hérault, le Tarn, l’Isère et les Bouches du Rhône, ainsi qu’à Paris. Ces chiffres, fournis par l’INSEE, permettent d’avoir un aperçu intéressant, mais comme tous ceux qui ne prennent en compte que la lignée agnatique, ils demeurent forcément partiellement erronés.

[v] E. Baumgartner et P. Ménard, Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, Livre de Poche, 1996.

[vi] Abbé Vayssier, Dictionnaire patois-français du département de l’Aveyron, publ. Sté des Lettres, sciences et arts de l’Aveyron, Rodez 1879.

[vii] BMS Cénomes 1697, mariage de Pierre Pons et Catherine Bec, 5 mai 1697.