De Saint-Affrique à Notre-Dame de Lorette.

 

Il a toujours été de tradition, dans ma famille paternelle, de faire ce qu’on appelait « la tournée des cimetières », à la Toussaint. Nous n’habitons plus dans l’Aveyron depuis trois générations, mais mes arrière-grands-parents y ont vécu, y sont morts et y sont enterrés. Il convenait, donc, de prendre une journée pour aller fleurir les tombes, de ne pas abandonner cette part de notre histoire familiale.

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Pour être honnête, c’était l’occasion aussi de faire le marché de Saint-Affrique, si sympathique avec ses artisans-charcutiers locaux, ses soixante-huitards écolos reconvertis qui aiment le partage et le commerce alternatif, ses paysans qui apportent leurs produits pas très présentables mais succulents. Attention, 1, 2, 3, partez, on achète de la fouace, des melsats, des gâtisses, un serpent à la saucisse, de la recuite pour faire la flône, des cèpes s’il y en a, et puis du miel, des châtaignes, un lapin, des œufs, … Oui, la mémoire familiale passe aussi (d’abord ?) par la bouche : les Aveyronnais sauront de quoi je parle.

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Pour avoir la place de charger tout ça dans la voiture, nous commencions par déposer nos chrysanthèmes au cimetière de Saint-Affrique, sur les hauteurs de la ville. Dans la première allée en bas se trouve le caveau familial, juste au-dessus de la route : il fallait le nettoyer, arracher les mauvaises herbes poussées pendant l’été, se recueillir quelques mIMG_9145inutes devant la plaque commémorative de mon arrière-grand-père, en se disant que la guerre avait été un carnage et qu’il était bien triste de mourir à 35 ans, comme tous ces gens dont le nom est gravé sur le Monument aux Morts, en bas, près de la Sorgues.

Un peu abstrait, un peu conventionnel.

Je ne savais pas grand chose des générations que je n’avais pas connues directement.

 

Aujourd’hui, j’en sais davantage.

Mes recherches généalogiques m’ont permis de connaître mieux mes ancêtres, de savoir qui étaient ces gens aux noms gravés dans le marbre. J’ai questionné mon père et ma tante, j’ai fait ressortir les vieux portraits emballés dans le kraft auxquels nous n’avions pas touché depuis le dernier déménagement, j’ai fait ouvrir les albums photos et les boîtes à bijoux, je suis allée consulter les archives départementales. Et ce n’est plus pareil.

Je sais maintenant que mon arrière-grand-père, Pierre-Jean-Albert Bernat, est né en 1880 aux Costes-Gozon, d’une famille assez aisée. Son père, Pierre Joseph Amédée, est négociant, propriétaire aux Thomps, un hameau de la commune. Il a épousé en 1879 une fille naturelle, Lucie Marie. Albert est leur fils unique ; il est négociant lui aussi, il fait le commerce des agneaux à Saint-Affrique, mais sans doute d’autres produits aussi : du vin, des gants, etc. Sur sa fiche matricule[1], il est dit « comptable », il doit surtout s’occuper de gestion et tenir les comptes.

Il fait son service militaire de 1901 à 1904 au 158e régiment d’infanterie, y acquiert le titre de caporal. Une autre période d’exercices, en 1912, lui donnera le grade de sergent dans la réserve. Sitôt ses obligations accomplies et le certificat de bonne conduite obtenu, Albert revient à la vie civile et épouse, en 1905, une jeune fille de la ville, Julie-Marie Barascud, que l’on appelle Juliette[2]. Ses parents portent des prénoms extraordinaires : Théophile et Victoria-Paméla ; ils ont la réputation d’être des originaux, des personnalités très affirmées. Lui est gantier, originaire de Millau. Au moment du mariage de leur fille, ils sont en deuil : ils ont perdu, peu de temps avant, leur fils Emile, « le pauvre Emile », qui est mort de la tuberculose alors qu’il faisait son service militaire à Montpellier. Nous avons encore, dans le vieil album de photo de ma grand-mère, la lettre de la bonne sœur qui l’a assisté dans ces dernières semaines.

DSCF0002Albert et Juliette s’installent route de Vabres : la maison existe toujours, avec sa porte de bois aux initiales PB, pour Pierre Bernat. C’est là que naissent leurs deux enfants : Andrée, ma grand-mère, le 19 juin 1906, et très vite, son frère Roger, le 17 avril 1907[3].

Les photos de cette époque montrent des parents apparemment sereins, des enfants sans doute choyés qui prennent un air sage pour poser, dans leurs costumes marins ou leur tenue du dimanche.

 

 

Lorsque la guerre éclate, cela ne fait pas dix ans qu’ils sont mariés ; Andrée et Roger ont 8 et 7 ans. Albert est mobilisé, « rappelé à l’activité » le 2 août 1914, il rejoint son corps d’armée le 3 août.

IMG_3441On ne sait pas de quand date la dernière photo que nous avons de lui : a-t-elle été prise à Saint-Affrique ou à Montpellier juste avant son départ ? Il porte le pantalon garance très large, qui contraste avec une veste plus étriquée : ce n’est pas la capote du soldat, c’est une sorte de vareuse que l’on portait au cantonnement ou à la caserne, pas au combat. Le numéro de régiment brodé sur le col et sur le képi, 158e, est celui dans lequel il a accompli son service militaire ; les deux bandes sur ses manches correspondent à son grade de sergent, l’insigne brodé sur le bras gauche est la récompense d’un prix de tir. Est-ce que c’est une photo de sa dernière période d’exercice ? est-ce qu’il a ressorti son vieil uniforme à la mobilisation ?

Quoi qu’il en soit, il ne joue pas les soldats fanfarons. La posture n’est pas celle d’un matamore et il donne l’impression de vouloir être ailleurs, l’air morose malgré la moustache bravache.

Il est affecté au 281e régiment d’infanterie. C’est un régiment territorial : Albert a 34 ans, il fait partie de ceux qu’on appelait les « pépères », les hommes encore capables de manier les armes mais trop âgés pour être envoyés en première ligne. Leur rôle était de surveiller les lignes frontières, les places fortes, les ponts ; malheureusement, les lourdes pertes subies dès 1914 ont amené à engager les plus jeunes de ces régiments dans l’armée active. Ils ont pris part aux combats, ont aidé à creuser et consolider les tranchées, ravitaillé les premières lignes, procédé à l’ensevelissement des corps, ont construit et gardé des camps de prisonniers.

Le 281e régiment[4] a été constitué à Montpellier, sous les ordres du lieutenant-colonel Laignelot. Mi-août, il traverse la France, passe la frontière et s’installe en Alsace, où sont creusées les premières tranchées, autour de Balschwiller. Les soldats repoussent les Allemands, occupent Zillisheim, vont jusqu’à Illfurt, puis reçoivent un ordre de repli. Ils reviennent vers Montbéliard, Gérardmer, puis sont redéployés du côté de Lesseux, avec mission d’emporter la crête et le village. Ils sont cités à l’ordre du jour en octobre 1914 :

« Le Général commandant le Groupement des Vosges adresse ses félicitations à toutes les troupes qui, sous les ordres du colonel Gadel, ont contribué, du 21 au 25 septembre, à l’enlèvement des positions ennemies entre Lesseux et les bois du Mont et de Chena.

Il témoigne spécialement sa satisfaction aux détachements des 13e, 28e et 30e bataillons de chasseurs alpins et des 281e et 343e régiments d’infanterie qui ont rivalisé d’entrain dans l’attaque des retranchements ennemis. » [5]

Dans le mois qui suit, le régiment est transporté en automobile dans la région de Béthune, pour arrêter l’envahisseur et reprendre Vermelles. Les combats s’éternisent, les pertes sont lourdes, les nombreuses citations à l’ordre qui vantent les exploits des soldats et leur « entrain » ne dissimulent pas l’horreur des combats et des blessures, non plus que leur inutilité.

En décembre 1914, le 281e est relevé par le 296e et part vers Lens. Pendant cinq mois, il creuse et occupe des tranchées le long de la route entre Béthune et Lens. Les soldats éprouvent « de grosses difficultés à aller de l’avant », sous les tirs des mitrailleuses que seule la nuit arrête. Ils finissent par conquérir le secteur de Loos et y assurer leurs lignes. Quelques jours de détente sont concédés au 281e régiment. La suite mérite d’être citée in extenso :

« Mais les nécessités militaires ne permettent pas [de profiter d’un répit] et le 1er juin, au soir, le 281e quitte Beugin pour Hessin où il arrive le même soir.

Le 3 commence une des périodes les plus dures vécues par le régiment : celle qui s’étend du 3 au 25 juin. Encore tout meurtri des journées de mai, le régiment jeté dans une nouvelle fournaise va fournir un gros effort. De durs combats se livrent sur les pentes du plateau de Lorette, à Fond-de-Buval en particulier, l’acharnement des deux adversaires est poussé à l’extrême. Le régiment y trouva l’occasion de montrer une fois de plus sa bravoure et sa ténacité.

Et d’abord, quel était l’aspect de ce plateau. Véritable désert créé par les luttes gigantesques où quelques troncs déchiquetés attestent que cette région fut boisée. Les tranchées et boyaux n’existent plus ; la terre bouleversée glisse ; c’est à découvert qu’on arrive aux tranchées de première ligne. Là le spectacle est terrifiant. Les obus de gros calibre tombent de toutes parts et sans interruption sur nos lignes et ensevelissent des postes entiers dans cette terre mouvante. A tout instant les obus vont sortir du sol où ils sont peu profondément enterrés, des cadavres boches qui, déchiquetés par les éclats, pourrissent à l’air libre. C’est macabre ; il s’en dégage des odeurs insupportables auxquelles il faut cependant se résigner.

Pas de repos ni de jour ni de nuit, car les quelques abris ennemis tombés entre nos mains sont crevés et inhabitables.

Eh bien ! c’est sans une défaillance que ces hommes admirables font là, bravement et simplement, leur devoir. » [6]

L’éloge du patriotisme des soldats paraît bien ampoulé et mensonger. En lisant cela un siècle plus tard, on n’a guère envie de glorifier les actes héroïques des pourfendeurs de Boches, on est plutôt pris de compassion pour ces hommes qui ont eu à endurer d’aussi effroyables batailles, pour un gain stratégique tout relatif. Les historiens d’aujourd’hui, lorsqu’ils évoquent cette « seconde bataille de l’Artois », affirment qu’elle est une des pires, une des plus meurtrières : au premier semestre 1915, 102 000 hommes y sont morts.

Albert Bernat est de ceux-là : il est « tué à l’ennemi » le 12 juin 1915, à Aix-Noulette[7], probablement une balle allemande, à moins qu’il n’ait été la cible d’un obus. Il avait alors 35 ans.

Il a été enterré sur le plateau de Notre-Dame de Lorette, dans une tombe de terre surmontée d’une croix en bois.

Tombe Pierre Bernat redim

 

Il y a une anecdote familiale terrible : la mère d’Albert, Lucie Marie, avait appris la nouvelle un soir, en croisant une de ses connaissances sur le pont de Saint-Affrique. Jusqu’au lendemain, elle a eu la force de cacher la mort de son fils à sa belle-fille et à ses petits-enfants, pour qu’ils profitent d’une dernière soirée paisible.

BERNAT Andrée naissance St Aff 1906 détail 2De fait, Juliette, sa femme, s’est trouvée veuve à 32 ans, ses enfants orphelins à 9 et 7 ans. Ils ont grandi sans leur père, avec le statut de pupille de la Nation, comme en témoigne la mention marginale sur l’acte de naissance de ma grand-mère.

Albert Bernat a été ramené à Saint-Affrique : c’est Juliette qui a fait le voyage, après la guerre, pour aller récupérer le corps de son mari. Il est inhumé dans le caveau familial, auprès de son père, mort en 1908, de sa mère, morte en 1919, et de sa femme, qui ne s’est jamais remariée et qui l’y a rejoint en 1967, un demi-siècle plus tard.

Saint-Affrique monument aux morts

Son nom figure sur le Monument aux Morts de Saint-Affrique, près de la Sorgues, tout au début de cette route de Vabres où il habitait.

***

Nous irons, bientôt, poser notre traditionnel chrysanthème à Saint-Affrique, avant d’aller faire  le marché. Mais j’aurai en tête le visage d’Albert Bernat, le récit de ses mois de guerre, et je serai émue de lire son nom sur le Monument aux Morts.

J’espère que mes filles le seront aussi.

 

 

 


[1] Fiche matricule de Pierre Jean Albert Bernat, classe 1900, bureau de recrutement de Montpellier – Saint-Affrique, AD 34, 1 R 1136, fiche 62.

[2] Acte de mariage de Bernat et Barascud, Saint-Affrique, 1905, AD12, 4 E 216-46.

[3] Actes de naissance de Bernat Andrée et de Bernat Roger, AD12, 4 E 216 -45.

[4] Historique du 281e régiment d’infanterie en campagne, éd. Montpellier 1920, disponible sur Gallica. De courts ouvrages furent consacrés, après-guerre, à chacun des régiments : il s’agissait de saluer le courage des combattants, sans jamais remettre en question la victoire des Français ou les stratégies des officiers.

[5] Ibid, p. 5

[6] Ibid, p. 15 et 16.

[7] Site Mémoire des Hommes, Morts pour la France de la Première Guerre Mondiale.

Un curieux cas de contamination

C’est la faute de Sandrine.

C’est par elle qu’est venu le mal.

Cet été, elle et mon mari ont parlé d’Alsace, où elle habite, et la conversation est venue sur cette lointaine ancêtre alsacienne, du côté de sa mère à lui, dont on raconte qu’elle avait traversé la France pour s’établir en Bretagne.

Sandrine a commencé à chercher, a retrouvé quelques noms sur Filae. Une Schenmezler à Ploemeur, ça ne se rate pas !

Puis, pas plus. Il était occupé, travaux dans la maison, terrassement, plomberie et carrelage.

L’autre jour, il me demande, l’air innocent : « Tu n’as jamais cherché, de mon côté ? »

Non, je ne l’ai pas fait : parce que je n’en ai pas eu le temps et ne veux pas m’éparpiller dans toutes les branches, je n’ai pas exploré encore toutes les miennes, mais surtout parce que je suis persuadée que c’est un domaine qui pourra l’intéresser et qu’il y consacrera son temps libre avec plaisir d’ici quelques années.

Il a regardé sur Filae, a réussi à retrouver quelques traces de ses grands-parents. C’était lacunaire :  pas de documents récents, des actes isolés les uns des autres qui ne permettent pas d’embrasser d’un regard la vie des individus,  de nombreux homonymes…

Puis il m’a demandé si je n’aurais pas un logiciel, un système qui permettrait de classer les premières données. Je lui ai montré Heredis, il l’a installé sur son ordi. Il voulait juste voir se dessiner l’arborescence, comprendre qui était qui et situer les générations.

Un après-midi, je le vois sortir de son bureau, où il était censé faire la sieste, hirsute, l’œil rouge, le sourire niais du Ravi de la Crèche : « Tu sais quoi ? J’en ai trouvé plein ! Des ancêtres, j’en ai trouvé plein, viens voir ! ».

Deux jours après, il me dit : « Tu ne voudrais pas m’expliquer un peu, là, rapidement, les méthodes de bases de la recherche ? Par où il faut commencer pour compléter ce que je n’ai pas dans Filae ? et Herédis, y a moyen de rentrer toutes les infos et les photos des actes ? »

Hier soir, je le trouve devant ses deux écrans d’ordi : Heredis sur celui de droite, avec un arbre qui a pris une belle ampleur ; la visionneuse de l’état civil sur celui de gauche, et dans un coin un tableau Excel récapitulatif de tout ce qui a été trouvé par individu et de tout ce qui reste à chercher. Sur le bureau, le petit cahier avec la méthode, des actes de naissance et de mariage familiaux, de vieilles photos.

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Il est tout fier d’être remonté au-delà de la Révolution, ravi d’avoir retrouvé des charpentiers de marine parmi ses ancêtres bretons, désolé de ces listes de nouveaux-nés que l’on trouve dans les Tables décennales à la page des naissances et tout de suite après à la page des décès, tout ému de tomber sur les signatures de ses aïeux…

Je crois qu’il est atteint, très gravement atteint.

Généalogite fulgurante.

C’est grave, docteur ?

Un dimanche en Lozère

salon-de-la-genealogie-en-lozere-2018_pageLe salon de généalogie de Mende, ce dimanche 5 août, n’a pas été aussi agréable que nous pouvions le souhaiter : une chaleur à fondre sur place, peu de monde, trop d’interventions bruyantes et brutales de la part de l’organisateur dont la grossièreté a suscité des réactions unanimes, des moments de crispations et d’improbables recherches d’un lieu agréable pour déjeuner… Je pourrais raconter les échanges de regards médusés de gens courtois qui se demandaient où ils étaient tombés, la fureur grandissante de mon amie Sandrine , l’air offusqué de Jérôme à deux doigts de perdre son inaltérable calme, les commentaires excédés de moins en moins discrets, ça pourrait être très drôle mais ça n’apporterait rien de plus, généalogiquement parlant.

Ce salon, donc, ne restera pas inoubliable.

Ce n’est pas grave, l’enjeu n’était pas décisif et il y a eu malgré tout de très bons moments quand même :

le plaisir de retrouver d’anciens étudiants du D.U. qu’il est toujours agréable de revoir, la joie d’en rencontrer d’autres et de pouvoir évoquer ces mois de formation, toujours très riches, promo après promo ;

les discussions avec les quelques membres des associations du Cantal, du Gard, de l’Aveyron, que je commence à connaître pour les avoir vus dans différents salons ;

la gentillesse des professionnels qui écoutent les questions, ouvrent leurs bases de recherche et donnent des pistes pertinentes ou de très bons conseils (merci  Généalanille !) ;

et surtout, la conférence de Fabien Larue, sur la guerre de 14-18.

Je ne connaissais pas Fabien autrement que par Facebook, où il joue l’homme-orchestre multi-tâches d’un nombre infini de groupes, le Sherlock Holmes dont l’œil démesurément grossi vous scrute par-delà l’écran, le gars qui dégaine le Like plus vite que son ombre…

J’ai découvert le conférencier calme, posé, dont les explications claires montrent une solide maîtrise du sujet. Il a abordé les différentes sources qui permettent de retracer le parcours des soldats de la Première Guerre Mondiale.

J’avais consulté le site Mémoire des hommes, les fiches des soldats morts au front, les journaux des marches et opérations ; j’avais cherché déjà les fiches matricules des hommes de ma famille, lu les ouvrages des historiens sur les grandes batailles de la guerre, Verdun, le Chemin des Dames, le Vieil Armand, … J’ai appris qu’il était aussi possible de trouver des renseignements sur les prisonniers par les archives de la Croix-Rouge, de demander la communication des dossiers individuels conservés par les hôpitaux militaires, d’avoir accès à des photos grâce à des sites collaboratifs…

A peine rentrée, je me suis précipitée sur ces sites : j’y ai bien trouvé mention de mon grand-père paternel, parti à la guerre à 18 ans tout juste. Il est répertorié parmi les prisonniers du camp de Limburg-am-Lahn.

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J’ai failli ne pas le trouver : dans la table alphabétique, les Allemands avaient orthographié son nom à l’allemande, avec un K. Ma légendaire ténacité de tique m’a fait persévérer, jusqu’à ce que je tombe sur ces fiches :

 

C’est en les lisant attentivement que je me suis aperçue qu’il y avait des informations différentes par rapport à la fiche matricule : celle-ci indique le 78e régiment d’infanterie, alors que la Croix-Rouge mentionne le 278e. Il va falloir vérifier, reprendre le Journal des Marches et Opérations de chaque régiment, retrouver la cohérence de son histoire pour pouvoir m’attaquer à un récit plus précis de ses années dans les tranchées et les camps de prisonniers.

Une fois de plus, c’est en croisant les sources qu’on peut avancer, c’est en profitant des conseils et des pistes proposés qu’on enrichit nos connaissances et qu’on progresse. C’est bien, les salons. Même ratés.

 

Celle de Soixante-Dix

Occultée par des massacres plus récents et d’une tout autre ampleur (vive l’ampleur ! pardon, c’est idiot, mais je ne peux pas m’en empêcher), la guerre de 1870 est souvent l’oubliée de l’Histoire.

Les programmes scolaires n’en parlent plus, elle disparaît entre la monarchie constitutionnelle de la Restauration et la Révolution industrielle. On y fait allusion pour expliquer les causes de la guerre de 14-18, vaguement, en insistant sur l’envie de revanche plutôt que sur des analyses politiques, sociales ou économiques.

Curieuse de découvrir à qui appartenait une médaille retrouvée dans les affaires de famille (cf.  Cherche soldat de 70), je me suis demandée, à titre personnel, à quelles occasions j’avais pu être confrontée à cet épisode pourtant marquant de l’Histoire.

Tour d’horizon de quelques oeuvres qui évoquent la guerre de 1870.


 

Brassens, tout d’abord, l’a chantée : georges-brassens

Depuis que l’homme écrit l’Histoire,
Depuis qu’il bataille à coeur joie
Entre mille et une guerr’s notoires,
Si j’étais t’nu de faire un choix,
A l’encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suit’ :
« Moi, mon colon, cell’ que j’préfère,
C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit ! »
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m’ souci’ comm’ d’un’ cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair’, je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, cell’ que j’préfère,
C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit !

 


 

La guerre de 1870, c’est aussi la fin de Frédéric Bazille.

304px-Frederic_Bazille_)_Etienne_Carjat Ce peintre d’origine montpelliéraine s’est engagé volontairement et a trouvé la mort au combat à Beaune-la-Rolande, le 28 novembre 1870. Le jeune homme a été enterré là-bas, puis son corps a été ramené par son père, il est aujourd’hui au cimetière protestant de Montpellier.

Il y a deux ans, une superbe exposition au Musée Fabre, puis au Musée d’Orsay, avait retracé la carrière du peintre et présenté quelques objets personnels. Dans une vitrine, un uniforme de zouave, une baïonnette, des lettres : tout ce que son père avait recueilli…

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220px-The_Ramparts_at_Aigues-Mortes_A29987Le jeune peintre a laissé une oeuvre plus importante qu’on ne le pensait. Ses toiles de jeunesse sont très intéressantes : elles marquent une évolution, d’un académisme un peu sévère à un impressionnisme lumineux. J’aime beaucoup ses paysages du Languedoc, ses pins, ses vues d’Aigues-Mortes à l’époque où la région était un marécage infesté de moustiques et de fièvres…

 


 

1870, c’est aussi ce passage terrible de l’agonie de Nana, la prostituée éponyme du roman de Zola.

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Edouard Manet, Nana, 1877.

Elle a enflammé le Second Empire, symbole de luxure dans cet univers conformiste et hypocrite. Sa mort coincide avec la levée des troupes pour la guerre.

 

La nuit grandissait, des becs de gaz dans le lointain s’allumaient un à un. Cependant, aux fenêtres, on distinguait des curieux, tandis que, sous les arbres, le flot humain s’enflait de minute en minute, dans une coulée énorme, de la Madeleine à la Bastille. Les voitures roulaient avec lenteur. Un ronflement se dégageait de cette masse compacte, muette encore, venue par un besoin de se mettre en tas et piétinant, s’échauffant d’une même fièvre. Mais un grand mouvement fit refluer la foule. Au milieu des bourrades, parmi les groupes qui s’écartaient, une bande d’hommes en casquette et en blouse blanche avait paru, jetant ce cri, sur une cadence de marteaux battant l’enclume :

— À Berlin ! à Berlin ! à Berlin !

Et la foule regardait, dans une morne défiance, déjà gagnée pourtant et remuée d’images héroïques, comme au passage d’une musique militaire.

— Oui, oui, allez vous faire casser la gueule ! murmura Mignon, pris d’un accès de philosophie.

Mais Fontan trouvait ça très beau. Il parlait de s’engager. Quand l’ennemi était aux frontières, tous les citoyens devaient se lever pour défendre la patrie ; et il prenait une pose de Bonaparte à Austerlitz.

 

Les hommes, bientôt, laissent la place aux courtisanes, venues dire adieu à leur amie. Et pendant que Nana meurt, elles commentent la guerre qui s’annonce, spéculant sur les profits qu’elles feront avec les Prussiens. La scène, morbide et cynique, s’achève sur les cris de la foule :

— À Berlin ! à Berlin ! à Berlin !



 

Un Prix de consolation dans le palmarès des guerres les plus atroces, la mort prématurée et inutile  d’un artiste doué et prometteur, et les cris des matamores qui croient au pouvoir des fusils : voilà ce qu’évoque pour moi la guerre de 70.

Pas bien glorieux…

Cherche soldat de 70

L’autre jour, ma mère cherchait un bijou de famille à offrir à sa petite-fille pour ses 18 ans. Elle a donc sorti le carton des précieuses vieilleries, plein de petits écrins, de sachets et de boîtes. L’une d’entre elles contenait une surprise.

Il y avait à l’intérieur des médailles.

Nous en connaissons certaines : la Légion d’honneur de mon grand-père, sa croix de guerre, quelques médailles religieuses offertes lors d’un baptème ou d’un pélerinage…

Et puis, au milieu : photo 4 bis

Elle est passablement ternie, mais on y lit clairement les dates 1870-1871, et l’inscription, en bas, « Oublier… jamais ! ».

De rapides recherches [1] ont permis de savoir qu’il s’agit de la  médaille des vétérans de la guerre de 1870.

Ce n’est pas une médaille commémorative officielle : il faudra attendre 1911 pour que la République  se décide à rendre hommage à ses anciens combattants : la guerre de 1870, associée au souvenir douloureux de la défaite, n’est pas un épisode historique glorieux. Cette médaille-ci a été distribuée par la Société des Vétérans et non par l’Etat.

S’il n’a pas été difficile d’identifier l’objet, en revanche, une autre question se pose :

A qui cette médaille avait-elle été décernée ?

Pas de souvenir, dans la mémoire familiale, d’un soldat de 70. Jamais entendu parler de cela, alors que nous avons grandi avec les récits de la guerre de 14 de mon grand-père paternel.

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Il va falloir chercher.

C’est forcément un ancêtre direct : on ne transmet pas les médailles à des cousins ou des proches, ça reste soigneusement rangé chez les enfants, puis les petits-enfants. Ou un homme sans descendance, dont la soeur, le frère aurait gardé les affaires ?

 

Le père de mon grand-père, Stanislas Bec  ? mais il est né en 1851, c’est un peu jeune, et de toute façon sa fiche matricule nous l’indiquerait sans plus de suspense. Et son père est de 1809, c’est trop vieux.

Le grand-père maternel de ma grand-mère, Théophile Barascud ? né en 1853, trop jeune.

Le grand-père paternel de ma grand-mère, Pierre Bernat ? né en 56, trop jeune.

Il reste le grand-père maternel de mon grand-père, Joseph Castagner. Né en 1840, cultivateur à Brusque. Il n’a cependant pas de fiche matricule : elle ne commencent qu’en 1867, pour les hommes nés en 1847.

Il faudra aller consulter les archives militaires, les journaux, les registres de conscription aux AD, voir ce que l’on retrouve des archives de la Société des Vétérans.

Pas facile : il y a peu de choses sur la guerre de 1870 : pas de bases de données, pas de collecte comme pour 1914 ou même pour les soldats du Premier Empire.

Mais je trouverai. Je vous raconterai.


En attendant, quelques suggestions de lecture pour nous plonger dans la période ?

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La Débâcle, d’Emile Zola, dix-neuvième roman de la série des Rougon-Macquart, qui raconte la défaite de Sedan : ça tombe bien, il fait partie de ceux que je n’ai pas encore lus !

Boule de Suif, de Guy de Maupassant ? oui, pour le plaisir de cette peinture satirique des bonnes consciences qui ne valent pas lourd…

et ce poème de Rimbaud,  bien sûr, qu’on connaît par coeur, daté d’octobre 1870 :

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[1] : http://www.militaria-medailles.fr ; http://www.france-phaleristique.com

De la solitude

 

 

Une journée ordinaire au lycée : je fais travailler Montaigne à mes élèves, un extrait que j’aime beaucoup, le chapitre XXXVIII du premier livre des Essais, intitulé « De la solitude ».

Mes élèves ont été très choqués de ce que disait Montaigne : pour celui-ci,

« Il faut avoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en maniere que nostre heur en despende. »

Et il ajoute :

« Il se faut reserver une arriereboutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose estrangere y trouve place : Discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz : afin que quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme ; elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre, dequoy recevoir, et dequoy donner : ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d’oisiveté ennuyeuse. »

 — Eh Madame, c’est trop égoïste, c’qui dit, Montaigne ! Alors pour lui, les femmes et les biens, c’est pareil ? Et on s’en fout si ils meurent ? Et i veut être heureux tout seul ? ben qu’il y reste, tout seul, dans son arrière-boutique ! Ah non, chui genre trop choquée !

— Alors, Lana-Léna-Luna, ne vous emportez pas si vite, je propose que nous relisions ensemble certaines phrases du texte, Montaigne y explique ce qui justifie cet éloge de la solitude.

De fait, les élèves n’ont pas pu saisir immédiatement le propos de Montaigne, eux qui vivent dans une société où la médecine a une place privilégiée, où l’espérance de vie est de plus de 80 ans, où l’accouchement est entouré d’une équipe de spécialistes, où l’on maîtrise bon nombre de maladies.

Ils n’ont pas saisi que pour Montaigne, la perte des siens ne rélève pas d’un vague et hypothétique futur, mais d’une certitude : « quand l’occasion adviendra de leur perte ». La mort des enfants, des femmes même, est inéluctable, et nombreux sont les décès auxquels un adulte est confronté tout au long de sa vie.

Pour preuve de cela, s’il en faut une, je leur ai cité les recherches généalogiques que je venais de finir sur ma famille, à une époque pourtant bien plus récente que celle de Montaigne :

François et Marie se sont mariés en 1841. Lui est scieur de long, dans un petit village de l’Aveyron, elle est dite « ménagère » ou « cultivatrice » selon les actes. Ils ont ensemble 11 enfants, dont 5 parviennent à l’âge adulte.

Si on résume les événements de leur vie, voici ce que ça donne :

1841    mariage, le 22 mai.

1842    naissance de leur premier fils, François, le 19 mars.

1843     naissance de Marie, le 31 octobre.

1846     décès de leur fille Marie, le 5 février ; l’enfant a deux ans et demi.

naissance de Clotilde, le 27 mars.

décès de la mère de François  le 18 novembre

1848    naissance et décès de Louis, les 4 et 12 février ; l’enfant a vécu huit jours.

décès de  leur fils François le 23 octobre, dans sa septième année.

A cette date, seule Clotilde leur reste.

1849    naissance d’Eugénie, le 23 septembre.

1851    naissance de François Eugène.

1852     décès du père de François.

1854    naissance de François et de Marie, jumeaux.

1855    décès de Clotilde, le 12 janvier ; l’enfant a neuf ans.

Marie a à ce moment-là la charge d’une fille de 6 ans, d’un garçon de 3 ans, de jumeaux qui n’ont pas encore un an.

1857     naissance de Philomène, le 20 juin.

1859     décès de la mère de Marie, le 29 mars.

1860    naissance d’Eulalie, le 14 novembre.

1862     naissance et décès de Félicie, les 5 et 10 décembre.

1877    décès du père de Marie.

Cette liste est incomplète : n’y figurent pas les proches, parents, amis qui font partie de la petite communauté des habitants du village, et dont la disparition a dû toucher la famille.

Une telle succession de décès permet de comprendre les réflexions de Montaigne,et cette résolution de se préparer à la perte de ses proches : comment tenir bon, comment supporter une telle précarité de l’existence ? comment surmonter cette effroyable mortalité infantile ? comment ne pas se laisser aller au désespoir de se voir arracher tous ses enfants ?

Montaigne opte pour un certain détachement : il faut «  meshuy aymer cecy et cela, mais n’espouser rien que soy » ;  il faut aimer sa femme et ses enfants, être en relation avec tout, mais «  non pas joint et colé en façon, qu’on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre ».

La métaphore de la blessure, là, a tout d’un coup fait sens pour les élèves : pudiquement, Montaigne montre comment il faut se protéger pour vivre, tout simplement.  » Sçavoir estre à soy », ça n’a rien d’égoïste, et la généalogie aide à le comprendre.

 

Rabelais, la généalogie et moi.

Il y a un texte que je trouve superbe, qui expose très exactement ce qu’est pour moi la recherche généalogigue, c’est la lettre de Gargantua à Pantagruel, dans Pantagruel, au chapitre VIII.

Elle est souvent évoquée comme étant représentative de l’idéal humaniste, et on cite toujours la deuxième partie de la lettre, le programme éducatif de Pantagruel, comme reflet de cet immense soif de connaissances du XVIe siècle.

Or, c’est le début de la lettre que je trouve le plus émouvant, le moment où  Gargantua s’adresse à son fils pour parler de ce qu’est la filiation.

La condition humaine est mortelle, dit Gargantua, mais une de ses prérogatives les plus singulières est celle « par laquelle la nature peut, alors qu’elle est mortelle, acquérir une espère d’immortalité, et durant sa vie transitoire, perpétuer son nom et sa semence. Ce qui se fait par la lignée issue de nous en mariage légitime. »

Il y aurait donc un moyen de perpétuer notre trace, d’acquérir une espèce d’immortalité. L’homme ne disparaît pas tout à fait si, par ses descendants, il reste un peu de lui en ce monde :  » Demeure dans les enfants ce qui est perdu des parents, et aux petits-enfants ce qui périt aux enfants, et ainsi de suite jusqu’à l’heure du jugement final »

Remonter la lignée, c’est donc tenter de retrouver ceux qui nous ont précédés et nous ont légué ce qui nous constitue aujourd’hui. Et ça me paraît être une belle définition du métier de généalogiste que de contribuer à fixer, selon une autre expression de Rabelais,  « l’heureuse mémoire » de nos ancêtres.

Gargantua est, de plus, par bien des aspects une belle figure tutélaire pour moi.

Je me retrouve tout à fait dans le gigantesque appétit de connaissances de ce sympathique roi, dans cet immense plaisir  que nous, généalogistes, ressentons à trouver, apprendre, plonger dans l’histoire, y passer des heures, déplacer des montagnes de documents et parler interminablement de notre passion. Cette addiction, cet enthousiasme intarrissable, cette incapacité à s’arrêter malgré les heures avancées de la nuit, c’est très rabelaisien !

Gargantua est par ailleurs l’incarnation de valeurs humanistes, qui sont les miennes aussi : la foi en l’homme, les liens d’affection familiale, le dépassement de soi par l’éducation et la culture, auxquels peuvent s’ajouter l’ouverture au monde et cette sorte de tolérance qui transparaît derrière les références religieuses, jamais envisagées comme des préceptes dogmatiques haineux. Cet humanisme, il apparaît aussi dans la  généalogie, qui ne va pas nous permettre de prouver que nos ancêtres sont des Français de souche mais au contraire que nos histoires familiales sont faites de multiples aventures, de rencontres improbables et de déplacements inattendus.

Transmission, enthousiasme, humanisme : ça me va.

De même que la devise qui suit l’avis au lecteur !

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